LRAJLJ-06 | L’itinérance, le terrain – AC Part3


Avant de poursuivre : une précision sur le cadre

Cette troisième et dernière partie de la série Activisme communicationnel se déroule, comme les deux précédentes, dans un environnement confessionnel. Il me paraît donc utile de préciser ce qui pourrait autrement prêter à confusion.

Ce récit ne porte pas sur mon parcours religieux. Il porte sur la construction de mon parcours professionnel.

Entre 2006 et 2012, j’ai évolué dans un environnement lié à l’Église catholique, notamment à travers la Radio Elikya et la Commission diocésaine des communications sociales. C’est dans ce cadre que j’ai découvert, expérimenté et progressivement développé plusieurs pratiques qui allaient par la suite trouver leur place dans mon parcours professionnel : production de contenus, communication de proximité, animation, organisation d’événements, relations publiques, travail avec les médias, mobilisation de réseaux et utilisation de la communication comme outil d’action.

On pourrait donc considérer cette période comme une sorte d’école professionnelle de terrain. Le décor était confessionnel ; les apprentissages, eux, allaient largement dépasser ce cadre. C’est cette dimension professionnelle que je souhaite restituer ici, à partir de mes souvenirs, mais aussi des archives que j’ai conservées.

Analyse situationniste

Je consacre cette troisième partie d’Activisme communicationnel à une expérience qui allait considérablement élargir mon champ d’action : la célébration de la Journée mondiale des communications sociales (JMCS).

La célébration de la JMCS avait été instituée par l’Église catholique à la suite du concile Vatican II, à travers le décret Inter Mirifica. Elle est célébrée chaque année autour de la Pentecôte et s’articule autour d’un thème proposé à l’échelle de l’Église.

Dans la pratique, cependant, la célébration locale prenait souvent une forme assez classique : lecture d’un message officiel lors du culte, puis éventuellement organisation d’une conférence autour du thème.

Le problème était que ces conférences, généralement organisées en français, ne touchaient qu’une petite partie de la communauté.

Une occasion de parler de communication à toute une communauté risquait ainsi de rester une affaire de spécialistes.

À Kinshasa, la Commission diocésaine des communications sociales existait déjà lorsque j’ai commencé à participer à ses réunions, en 2006. Ces rencontres étaient notamment l’occasion de préparer les célébrations de la JMCS.

Mais elles étaient surtout pour moi une véritable école.

Les responsables des différentes communautés y partageaient leurs expériences, leurs réussites, leurs difficultés et leurs idées. Une initiative expérimentée avec succès dans une communauté pouvait être reprise ailleurs et adaptée à son propre contexte.

Après les célébrations, nous nous retrouvions également pour en faire le bilan. J’y apprenais énormément. Comment lancer un bulletin local. Comment organiser des archives paroissiales. Comment mobiliser une communauté.
Comment présenter une activité. Comment utiliser différents médias pour faire passer un message. Et progressivement, une idée commença à germer.

Et si la célébration sortait de la paroisse ?

À chaque réunion d’évaluation, notre communauté arrivait avec de nombreuses activités.

Cela commençait presque à me gêner lorsque nous comparions nos résultats avec ceux d’autres communautés qui, faute de moyens ou d’organisation, n’avaient parfois rien pu mettre en place.

En 2009, je proposai donc aux responsables des quatre autres communautés une idée assez simple :

pourquoi ne pas organiser une célébration commune, itinérante ?

Nous pouvions préparer un même ensemble d’activités et les présenter successivement dans les différentes paroisses. Un dimanche ici. Le dimanche suivant ailleurs. Et ainsi de suite.

La proposition fut soumise au responsable diocésain, qui l’autorisa.

C’est ainsi qu’est né le concept de la « tournée de célébration de la JMCS ».

Pour la première édition, nous avions retenu plusieurs activités : théâtre avec la Compagnie Opinion-Théâtre, disco-forums, vidéo-forums, expositions de presse écrite et expositions de livres avec les éditions Afriquespoir.

Le compte rendu de cette première édition fut très positif. À tel point que, dès l’édition suivante, nous sommes passés de 5 paroisses à 21 paroisses.

Affiche originale de la tournée de la Journée mondiale des communications sociales, édition 2010. Une archive conservée dans son état d’origine.

Sortir la communication de la salle de conférence

L’objectif n’était pas simplement d’organiser davantage d’activités. Il fallait surtout changer la manière de faire parvenir le message au public. Le théâtre nous y aidait énormément.

La Compagnie Opinion-Théâtre, que j’avais découverte grâce à ma collègue de la Radio, Irène-Paradis Mulula, intervenait notamment sous forme de théâtre forain.

En moins de dix minutes, la troupe pouvait faire passer le message central du thème de la JMCS avec beaucoup de légèreté : environ 75 % de divertissement pour 25 % de message-clé.

Avec le recul, je mesure combien cette approche préfigurait ce que j’allais apprendre bien plus tard à travers la méthodologie Sabido.

La méthode était simple mais efficace. Les acteurs se mêlaient d’abord à la foule qui sortait de la messe. Ils se mettaient à échanger vivement, comme des personnes qui ne se connaissaient pas. Les passants ne comprenaient pas immédiatement ce qui se passait. Puis, attirés par la curiosité, ils s’arrêtaient. Le public se constituait presque naturellement autour de la scène. Et, en quelques minutes, le message était passé. C’était du théâtre de proximité, avant même que je ne dispose du vocabulaire professionnel pour le définir ainsi.

2011 : quand la communication devient un véritable dispositif

L’édition 2011 allait nous permettre de franchir une nouvelle étape. Pour réaliser cette tournée, il fallait une certaine logistique. Mais jusque-là, nous fonctionnions essentiellement avec nos propres moyens. Nous avons alors davantage travaillé nos relations publiques.

Je réussis notamment à négocier un partenariat avec les éditions Médiaspaul, qui acceptèrent d’imprimer nos affiches.

De notre côté, nous intégrâmes à la tournée un concours de SMS destiné aux jeunes et consacré aux publications de Médiaspaul. Le partenariat fut un franc succès. Je me souviens même d’une étape à Yolo, à Saint-Gabriel, dans la commune de Kalamu, où le Père Roberto Ponti, alors à la tête de Médiaspaul, nous fit une visite surprise. Il nous trouva pleinement engagés dans l’activité.

Nous avions également prévu un espace pour exposer leurs ouvrages aux côtés de ceux des éditions Afriquespoir.

Affiche originale de la Journée mondiale des communications sociales 2011, alors organisée dans 21 paroisses. Elle témoigne de l’ampleur prise par la tournée et des différentes activités proposées au public.

D’une tournée à un partenariat durable

Le partenariat avec Médiaspaul ne s’arrêta d’ailleurs pas à la tournée. Il s’amplifia au-delà de cette expérience. Médiaspaul me confia la coordination d’une campagne de diffusion de ses ouvrages au plus près des communautés paroissiales.

Kinshasa comptait alors près de 160 paroisses, et beaucoup de fidèles ne fréquentaient plus régulièrement les librairies pour acquérir les ouvrages dont ils avaient besoin. Nous avons donc imaginé une manière d’amener les livres directement au plus près des communautés. La campagne fut baptisée « Opération Un Chrétien – Une Bible ».

Mais, contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom, elle ne se limita pas à la Bible. Nous diffusions également d’autres titres du catalogue Médiaspaul : romans de Zamenga, manuels scolaires et diverses publications.

Cette activité se poursuivit jusqu’au début de 2014, bien après la fin de nos tournées de JMCS.

2012 : la communication comme porte d’entrée vers le terrain

Pour l’édition 2012, plusieurs collègues de la Radio rejoignirent à leur tour notre dispositif. Leurs descentes sur le terrain ne servaient plus uniquement à couvrir la manifestation. Elles permettaient également de recueillir des informations dans les quartiers et les paroisses, en fonction des réalités propres à chaque endroit. La tournée devenait ainsi progressivement autre chose qu’une série d’animations. Elle devenait un dispositif permettant à la fois de :

  • rencontrer les communautés ;
  • produire des contenus ;
  • recueillir des informations ;
  • faire connaître des initiatives locales ;
  • créer des partenariats ;
  • diffuser des ouvrages ;
  • valoriser des artistes et des médias ;
  • et expérimenter différentes formes de communication de proximité.

Affiche originale de la tournée de la Journée mondiale des communications sociales 2012. On y retrouve notamment l’« Opération Un Chrétien – Une Bible », qui allait se poursuivre au-delà de la tournée.

Une équipe qui s’élargissait

Je ne faisais évidemment pas tout seul.

Dans cette organisation, chacun apportait son expertise.

Irène-Paradis Mulula, ma collègue de la Radio, animait notamment l’émission Catalogue féminin. Elle voyait dans nos descentes sur le terrain une occasion de produire ses émissions en dehors du studio. Elle apportait également un grand sens de l’organisation.

Un autre collaborateur, artiste, illustrateur et dessinateur de presse, venait présenter ses bandes dessinées, ses illustrations et ses journaux imprimés.

Roger Beley, éditeur du journal satirique Vite Vu, participait également à certaines activités en exposant ses publications.

Et la Compagnie Opinion-Théâtre occupait une place particulière dans le dispositif.

Elle nous permettait de transformer en quelques minutes un thème parfois abstrait en une situation concrète, vivante et accessible.

Thème de la JMCS 2011 : « Vérité, annonce, authenticité de vie à l’ère du numérique ».

LE TEXTE « TES ÉLECTEURS SUR FACEBOOK, SONT-ILS… ? »

Texte théâtral utilisé dans cette période pour aborder, avec humour, les réseaux sociaux, la politique et les illusions liées aux nouveaux outils numériques.

Ce texte est lui aussi une archive de cette période. Il montre assez bien la manière dont nous cherchions à utiliser le théâtre pour rendre accessibles des questions qui auraient facilement pu être traitées sous la forme beaucoup plus classique d’une conférence.

Des affiches, des archives… et des traces

Aujourd’hui, je dispose encore de plusieurs documents de cette période. Je pourrais évidemment les reproduire graphiquement, les nettoyer et les remettre au goût du jour. Je préfère ne pas le faire. Je choisis de les montrer tels qu’ils sont. Avec leurs défauts de mise en page. Leurs imperfections graphiques. Leurs traces du temps. Leurs approximations. Parce qu’ils ne sont pas ici pour gagner un concours de design. Ils sont là pour témoigner. Ces affiches sont des documents d’archives, produits à l’époque où ces activités se déroulaient réellement. Elles permettent de voir concrètement comment une initiative qui avait commencé modestement s’est progressivement structurée et étendue.


La chute

Je l’ai sous-entendu : l’organisation de ces tournées connut finalement une fin assez brutale. Le changement intervenu à la tête de la Radio en 2011 modifia progressivement les équilibres qui avaient permis à cette dynamique de se développer. Les responsabilités changèrent, les circuits de décision aussi, et la Commission diocésaine des communications sociales prit une orientation différente. Je n’avais pas de fonction officielle dans la hiérarchie de la Commission. Je n’avais donc, à proprement parler, aucun poste à perdre.

Et, avec le recul, cette évolution m’apporta même une forme de soulagement. Je fus notamment libéré de certaines responsabilités bénévoles qui devenaient lourdes à porter parallèlement à mes autres activités. Je demeurai néanmoins à la Radio pour certaines autres tranches et émissions que je présentais notamment avec Irène. Mais j’ai progressivement choisi de consacrer davantage d’énergie à d’autres perspectives professionnelles.

Cette période d’activisme communicationnel s’achevait ainsi.

Mais l’expérience, elle, allait me suivre longtemps.

Entre 2006 et 2012, j’avais appris sur le terrain à concevoir des dispositifs, mobiliser des communautés, travailler avec des médias, construire des partenariats, produire des contenus et transformer une idée en activité concrète.

Je ne le savais pas encore, mais j’étais en train d’apprendre mon métier.


Une expérience qui allait continuer à produire ses effets

Avec le recul, je vois aujourd’hui cette période autrement. La Radio m’avait appris à prendre la parole. La Commission m’avait appris à organiser.

Moninga m’avait appris à produire. Les tournées m’avaient appris à coordonner. Les partenariats m’avaient appris à négocier.

Le théâtre m’avait montré comment faire passer un message sans transformer une communication en conférence.

Le terrain m’avait appris à écouter.

Et les archives que j’ai conservées me permettent aujourd’hui de retrouver les traces de cette période.

Ce n’était encore ni une carrière structurée, ni une méthodologie professionnelle clairement définie.

C’était une école.

Une école essentiellement bénévole, souvent artisanale, mais extraordinairement concrète.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enseignement de cette histoire :

on peut commencer à construire un métier bien avant d’avoir conscience d’être en train de le construire.

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