La Route Au Jour Le Jour – épisode 5
Activisme communicationnel — Deuxième partie

Dans la première partie, je racontais comment je suis entré à la radio presque par hasard.
À partir de 2006, quelque chose allait cependant changer : je n’allais plus seulement intervenir à l’antenne. J’allais commencer à contribuer à la production et à l’organisation de l’information.
Nous avions progressivement mis au point un dispositif destiné à approvisionner Radio Elikya en informations venues de la base, plutôt que de la laisser dépendre principalement des dépêches d’agence ou du flux ambiant de l’actualité politico-sociale.
Car, dans les communautés, l’information ne manquait pas. Elle fourmillait même.
Il y avait les initiatives locales, les projets communautaires, les activités des associations, les décisions et réalités de la gouvernance locale, les événements culturels, les histoires insolites, les faits divers et toutes ces petites informations qui, prises ensemble, racontent la vie réelle d’une communauté.
Le problème était ailleurs : la radio n’avait ni la logistique ni les ressources humaines suffisantes pour couvrir efficacement tout ce territoire d’informations.
Or, si Radio Elikya voulait réellement être au cœur de sa communauté, il fallait bien trouver un moyen de faire remonter cette information.

C’est dans ce contexte que fut mis en place le réseau des « nouveaux collaborateurs ».
L’initiative coïncidait avec mon engagement croissant dans cette double aventure communicationnelle : la radio d’un côté, la Commission des communications sociales de l’autre.
« Collaborateurs » et « nouveaux collaborateurs »
Une petite précision s’impose ici.
La radio avait déjà ses « collaborateurs » attitrés : des journalistes opérationnels, diplômés ou en formation, qui, sans nécessairement avoir le statut d’agents de la station, fournissaient des prestations journalistiques à part entière.
Je ne vais pas ouvrir ici l’épineuse question des statuts, des agents et des non-agents. Retenons simplement qu’il existait déjà des collaborateurs.
Le nouveau réseau concernait donc une autre catégorie : les « nouveaux collaborateurs ».
Dans la pratique, tout le monde continuait évidemment à parler de « collaborateurs ». Mais, dès le départ, quelques consignes permettaient de maintenir cette distinction entre les deux catégories.
Voilà pour cette petite parenthèse administrative.
Elle est importante pour comprendre ce que nous étions réellement en train de construire.
Une initiative qui avait de l’avance
Avec le recul, et après mon diplôme en Sciences de l’Information et la Communication, je me rends compte que le réseau des « nouveaux collaborateurs », que nous avions mis en place à Radio Elikya dès 2006, s’inscrivait bel et bien dans une démarche éminemment poussée, et qui allait aussi prendre, dans plusieurs autres pays africains par la suite. Avec des formes et des appellations différentes : community correspondents, community reporters, volunteer correspondents, citizen journalists, etc.
Ce qui est frappant, lorsque l’on regarde les expériences africaines documentées, c’est que plusieurs dispositifs comparables apparaissent surtout après notre expérience de 2006.
En République centrafricaine, par exemple, le Réseau des journalistes pour les droits de l’homme (RJDH), fondé en 2010, a ensuite développé un réseau de community correspondents. En 2012, le dispositif comptait déjà plusieurs correspondants communautaires : des volontaires locaux, notamment des enseignants, commerçants ou fonctionnaires, formés à recueillir et à vérifier l’information avant de la transmettre au réseau.
Au Nigeria, l’expérience de Chicoco Radio est encore plus proche de ce que nous faisions dans l’esprit : la station forme des habitants des communautés riveraines comme citizen journalists, story writers, sound engineers, programme presenters et community correspondents. La participation des habitants y occupe une place centrale.
Au Kenya, des radios communautaires ont également développé des réseaux de volunteer broadcasters et de community correspondents. Dans le cas de Koch FM, par exemple, des correspondants communautaires faisaient remonter les événements et les questions d’intérêt public de leurs quartiers afin d’alimenter les programmes.
La logique s’est ensuite retrouvée dans d’autres contextes africains, notamment dans des initiatives faisant appel à des community-based citizen journalists ou à des community correspondents formés directement au sein des communautés.
Tout cela donne, avec le recul, une perspective assez intéressante sur ce que nous faisions à Radio Elikya.
En 2006, nous avions déjà mis en place, à Kinshasa, un réseau de personnes chargées de faire remonter vers une radio des informations provenant directement des communautés.
Nous ne disposions évidemment pas encore de tout le vocabulaire qui allait se répandre par la suite.
Nous ne parlions ni de citizen journalism, ni de community correspondents, ni de community reporters.
Nous avions simplement besoin d’une chose très concrète : donner à une radio qui ne pouvait matériellement pas être partout un réseau d’yeux et d’oreilles au cœur des communautés.
Et nous avions appelé ces personnes les « nouveaux collaborateurs ».
Une précision historique
Il faut toutefois apporter une nuance, précisément parce que je préfère que cette histoire reste documentée plutôt que de lui attribuer artificiellement une primauté mondiale.
L’idée de faire participer des habitants à la collecte et à la production de nouvelles existait déjà ailleurs avant 2006.
Les archives de la FAO documentent notamment, à Chaguarurco, en Équateur, un programme de formation de correspondants bénévoles commencé dès 1993.
Il existait donc bien des précédents internationaux.
Mais dans le paysage médiatique africain, notre expérience de 2006 apparaît rétrospectivement comme une démarche particulièrement précoce.
Et c’est cette antériorité-là que je trouve intéressante à raconter : nous étions déjà en train d’expérimenter une forme de journalisme participatif avant que ces appellations ne deviennent familières dans de nombreux projets médiatiques africains.
Le réseau prend de l’ampleur
Pour notre réseau des « nouveaux collaborateurs », je fus établi coordonnateur.
L’initiative avait commencé à prendre de l’ampleur. Des personnes, qu’elles soient membres ou non de la Commission des communications sociales, souhaitaient intégrer le dispositif. Et chaque fois que quelqu’un se présentait à la radio pour obtenir des informations ou savoir comment rejoindre le réseau, on le redirigeait vers moi.
Or, à l’époque, je ne me trouvais à la radio que deux fois par semaine au maximum, car j’avais également mes autres activités.
Je devais donc, à chaque fois, expliquer les mêmes choses.
C’est ainsi qu’en 2009, je rédigeai le fameux Guide du nouveau collaborateur de la Radio Elikya.
Un document de dix pages A4, que je saisis et polycopiai à plusieurs dizaines d’exemplaires.
J’en distribuais aux présidents des commissions paroissiales et en conservais un stock pour les nouveaux candidats au réseau.
Aujourd’hui, je peux enfin en partager un exemplaire avec le lecteur : il s’agit d’un document d’archive reproduit dans son état d’origine, sans correction de ses éventuelles lacunes ou imperfections.
[Télécharger le Guide du nouveau collaborateur de la Radio Elikya — document d’archive, 2009]
Ce document est intéressant à mes yeux précisément parce qu’il n’a pas été réécrit avec le recul d’aujourd’hui. Il permet de voir comment nous pensions et organisions cette expérience à l’époque même où elle se construisait.
Un guide qui allait devenir autre chose
Ce Guide fut pour moi bien davantage qu’un simple outil pratique.
Il devint aussi, avec le temps, une sorte de réservoir de mémoire.
En 2014, j’y puisai largement pour écrire une nouvelle littéraire de mon recueil éponyme, Vous suivez la Radio Mondiale. Bien entendu, toute les 9 nouvelles du recueil ne parlent pas que de mes menées communicationnelles et vous pouvez vous en procurer aujourd’hui auprès des milliers librairies numériques à travers le monde, comme chez Fnac en cliquant ici.
Une expérience professionnelle et militante s’était ainsi transformée, quelques années plus tard, en matériau littéraire.
Mais parmi les nombreuses histoires liées à cette expérience, il en est une qui m’est restée particulièrement en mémoire : la couverture, en direct, d’un crash aérien survenu à Kinshasa en octobre 2007.
Le jour où le terrain m’a rattrapé
Le 4 octobre 2007, j’étais très occupé lorsque le rédacteur en chef de la radio m’appela, vers 11 heures, pour me demander si j’avais entendu parler d’un crash d’avion.

Je n’avais encore rien entendu.
Lui, qui se trouvait pourtant beaucoup plus loin de la zone du drame, avait déjà été alerté.
Il me communiqua l’adresse approximative du lieu.
J’abandonnai ce que j’étais en train de faire.
À peine sorti sur le boulevard, je vis au loin une volute de fumée noire qui signalait la catastrophe.
L’accident venait de se produire. Un Antonov An-26 venait de s’écraser peu après son décollage de l’aéroport de N’Djili, dans le secteur de Kingasani, à l’est de Kinshasa. Les premiers bilans étaient encore très incertains et allaient évoluer au fil des heures.

Je n’étais pourtant qu’à environ quatre kilomètres du lieu.
Mais trouver un moyen de transport qui allait dans cette direction n’était pas évident.
Finalement, j’attrapai un taxi-bus.
Une ambiance étrange y régnait.
Une femme y pleurait à chaudes larmes. Sa sœur vendait, disait-elle, sur le marché ou dans le secteur qui aurait été touché par l’avion. Un autre passager, dont la famille vivait dans la zone sinistrée, rentrait complètement bouleversé : il venait de quitter les siens une trentaine de minutes auparavant.
Pendant ce temps, le rédacteur en chef essayait de me joindre. Il avait déjà consommé une bonne partie de son crédit téléphonique à tenter de me parler, mais dans le vacarme du véhicule, la communication était pratiquement impossible.
Lorsque nous descendîmes, les gens partaient dans tous les sens : certains fuyaient la zone, d’autres s’y précipitaient.
Il n’était même pas nécessaire de demander l’adresse.
La foule indiquait le chemin.
Et, en avançant, je découvris quelque chose qui allait devenir une première leçon de terrain : dans les premières minutes d’une catastrophe, l’information circule à une vitesse impressionnante, mais elle circule aussi avec son lot de rumeurs.
Certains racontaient déjà que l’avion avait « rasé un marché ». D’autres donnaient des versions différentes de ce qui venait de se passer.
Je constatais moi-même que certaines de ces informations se contredisaient au fur et à mesure que j’avançais.
À environ une centaine de mètres du lieu du crash, la foule formait un véritable bouchon.
Je dus jouer des mains et des coudes pour avancer jusqu’au front, c’est-à-dire jusqu’à la première ligne des badauds.

Et ce que je découvris était d’une violence que je préfère encore aujourd’hui ne pas décrire dans le détail.
Des habitations avaient été touchées.
Des arbres étaient calcinés.
Une habitation brûlait encore, mêlée aux débris de l’avion.
Un camion anti-incendie venait de vider son eau.
J’arrivais à peu près au moment où le gouverneur de la ville quittait les lieux.
À partir de là, mon travail changea de nature.
Je ne pouvais plus me contenter de ce que les gens racontaient.
Il fallait vérifier.
Je recueillais les informations à chaud et tentais de les confronter, au fur et à mesure, auprès des habitants du voisinage.
Dans une parcelle, je rencontrai deux garçons qui acceptèrent de raconter ce qu’ils avaient vu. Je les mis en relation avec le rédacteur en chef, qui devait, si je me souviens bien, les faire intervenir en direct à l’antenne, car l’heure du journal approchait.
Un peu plus loin, j’aperçus une mère et son adolescente, effondrées de douleur. Elles venaient d’apprendre qu’un membre de leur famille aurait succombé dans la catastrophe.
Je leur demandai la permission de les mettre en relation avec la radio par téléphone.
Elles acceptèrent.
Et, en direct, elles racontèrent leur douleur.
À quelques mètres de là, du côté de la rue Mobutu, j’aperçus un autre camion des pompiers de la RVA, entouré de personnes qui tentaient d’en savoir davantage.
En discutant avec elles, je recueillis notamment des informations sur l’appareil, son exploitation, ce qu’il transportait, le nombre de personnes qui auraient été à bord et sa destination.
Je précise « auraient », car, sur place, les informations étaient encore fragmentaires et contradictoires. Les premières dépêches publiées ce jour-là elles-mêmes donnaient des bilans différents, qui furent progressivement révisés.
Comme je n’avais plus de crédit téléphonique, je me réapprovisionnai en unités en débouchant sur le boulevard Lumumba.
Puis, un peu plus posé, j’appelai le rédacteur en chef pour lui transmettre les différents éléments que j’avais pu recueillir et confronter.
Une autre leçon de terrain
Mais, pendant tout ce temps, j’avais peur.
J’avais le sentiment qu’à tout moment les forces de l’ordre pouvaient m’intercepter et me demander ce que je faisais là, puisque je n’étais pas, au sens classique du terme, un journaliste professionnel.
Je préparais intérieurement les réponses que je pourrais donner.
Je savais pourtant qu’elles seraient fragiles.
En réalité, personne ne m’avait officiellement mandaté sur place avec une carte de presse ou une quelconque accréditation.
J’étais simplement un collaborateur qui avait été envoyé chercher de l’information.
Et je venais de découvrir, dans des circonstances extrêmement fortes, ce que cela signifiait.
Lorsque j’eus terminé, je profitai du premier taxi accessible pour quitter les lieux.
Je rentrai finalement reprendre l’ouvrage que j’avais interrompu à l’appel du rédacteur en chef.
Je crois que, ce jour-là et les jours suivants, je suivis assez peu Radio Elikya.
Je préférais comparer son traitement avec celui des autres chaînes.
Et si vous aviez fait la même chose que moi, vous auriez probablement remarqué quelque chose : Radio Elikya disposait ce jour-là d’une quantité impressionnante de détails et de témoignages recueillis directement du terrain.
Ce que j’avais vécu venait de me montrer quelque chose que je n’avais encore jamais aussi clairement compris :
un réseau de collaborateurs ne sert pas seulement à envoyer des informations à une rédaction.
Il peut donner à une radio une capacité de présence qu’elle ne pourrait jamais atteindre avec ses seuls moyens humains et matériels.
Et, pour moi, ce fut une étape supplémentaire dans l’apprentissage du métier.
Je ne savais pas encore que ce que j’étais en train d’apprendre — chercher, vérifier, recueillir, monter, transmettre et raconter — allait progressivement devenir une partie importante de mon parcours professionnel.
