La Route Au Jour Le Jour – épisode 8
Immersion dans la couverture réseau… en mode storytelling
Il y a des histoires que l’on écrit. Et puis il y a celles que la réalité finit par écrire à notre place.
En 2018, j’ai conçu et produit une vidéo qui partait d’une idée très simple : montrer, plutôt qu’expliquer, ce que signifie vivre dans une zone où le réseau téléphonique est presque inexistant. L’image était forte : des villageois cherchent désespérément un signal et, pour y parvenir, attachent leur téléphone au sommet d’une longue tige qu’ils dressent vers le ciel.
À première vue, c’est presque comique.
Mais derrière cette image, il y a quelque chose de beaucoup plus sérieux : une partie de la population congolaise vit encore dans un environnement où les outils de communication que nous considérons comme ordinaires deviennent de véritables défis techniques.
Et ce qui m’a frappé en retrouvant récemment cette vidéo, c’est qu’elle m’a ramené… à 2014.
Une histoire commencée quatre ans plus tôt
À l’époque, je travaillais encore à Population Media Center (PMC) comme scénariste.
Nous produisions notamment Elembo, une série radiophonique de 156 épisodes, diffusée par la RTNC ainsi que par une dizaine de radios communautaires implantées à l’intérieur du pays.
Elembo était une série de fiction. Mais une fiction nourrie par le réel.
Je me souviens notamment d’une scène écrite en Lingala autour d’une famille de réfugiés.
L’homme de la famille, Pole, hébergeait également sa mère, la fameuse Maman Epanza.
La scène était construite avec une intention essentiellement narrative et humoristique.
Je ne cherchais pas à produire une « grande leçon » sur les infrastructures, la fracture numérique ou les inégalités territoriales. (Suivre la séquence audio d’Elembo à la fin de l’article).
Je racontais simplement une situation. Et pourtant, cette scène s’est révélée étonnamment forte.
Des communautés locales qui l’ont entendue nous ont confirmé quelque chose d’essentiel : la situation racontée était vraisemblable. Elle ressemblait à leur quotidien. C’est là qu’un scénariste apprend une chose fondamentale :
Une bonne histoire n’est pas forcément celle qui paraît extraordinaire. C’est parfois celle dans laquelle quelqu’un reconnaît immédiatement sa propre vie.
La leçon de Daour Wade
À cette époque, nous avions également la chance d’apprendre auprès de Daour Wade, scénariste et cinéaste sénégalais, qui avait notamment poursuivi une partie de son parcours aux États-Unis.
Je me souviens particulièrement d’un conseil qu’il nous avait donné à propos de l’écriture scénaristique, et notamment de cette manière très hollywoodienne de construire une histoire :
Lorsqu’une idée fonctionne, ne vous en débarrassez pas trop vite. Faites-la durer. Faites-la revenir. Explorez-la sous un autre angle. Parce qu’une idée intéressante n’est pas nécessairement une répétition lorsqu’elle réapparaît. Elle peut devenir un motif narratif. C’est exactement ce qui s’est produit, presque malgré moi.
En 2014, j’avais raconté une situation en audio, dans une fiction radiophonique. En 2018, j’ai revisité une réalité proche sous la forme d’une vidéo. Même réalité sociale. Autre média. Autre écriture. Autre perception. Ce n’était donc pas de la monotonie.
C’était une richesse de traitement.
Quand le storytelling révèle ce que les statistiques ne disent pas
C’est peut-être là que cette histoire devient réellement professionnelle. Lorsqu’on parle de la RDC, on parle souvent de Kinshasa, de Lubumbashi, de Goma, de grands centres urbains, de connectivité, de transformation numérique, de téléphonie mobile.
Mais la RDC, ce sont aussi ces territoires où la modernité technologique n’arrive pas de la même manière. Et c’est précisément là que le storytelling devient un outil de communication extrêmement puissant. Parce qu’une statistique peut nous dire qu’une zone est « mal couverte ».
Mais elle ne nous permet pas forcément d’imaginer ce que cela signifie pour une personne qui doit fixer son téléphone au bout d’une perche pour obtenir quelques secondes de signal.
Une image, elle, le permet. Elle rend visible l’invisible. Et soudain, la question de la couverture réseau n’est plus seulement une question d’infrastructures. Elle devient une question d’accès. D’information. De services. De droits. De participation à la vie nationale.
Et cela change beaucoup de choses
Prenons quelques exemples. Quand on organise une campagne de vaccination, comment atteint-on les populations qui vivent dans ces zones ? Quand on veut communiquer sur la santé publique, comment fait-on parvenir l’information ? Quand on mène une campagne de recensement, comment s’assure-t-on que ces populations sont effectivement comptabilisées ? Quand on parle de vote, comment informe-t-on correctement les citoyens qui vivent loin des grands centres ? Quand on distribue des moustiquaires, comment identifie-t-on les ménages ?
Quand on lance une campagne de changement de comportement, comment construit-on des messages qui tiennent compte des réalités locales plutôt que de celles que nous imaginons depuis Kinshasa ?
La question n’est donc plus seulement : « Quel message devons-nous produire ? »
Elle devient : « Pour qui le produisons-nous, dans quel environnement et avec quels moyens cette personne peut-elle réellement le recevoir ? »
C’est toute la logique de la Communication for Social and Behaviour Change — SBC/C4D que j’ai pratiquée pendant des années à travers la radio, la vidéo, les séries de fiction, les scripts et les productions multimédias.
Et puis le Sankuru est revenu dans l’histoire
C’est justement pour cela que je tenais récemment à retrouver une ancienne vidéo Facebook. Elle montre des habitants du Sankuru confrontés à une situation qui m’avait immédiatement rappelé cette ancienne scène. Un téléphone est fixé au sommet d’une longue tige. La tige est levée. On cherche le signal. L’image est presque surréaliste. Et pourtant, elle raconte quelque chose de parfaitement réel.
Voir la vidéo Facebook retrouvée — Sankuru
Cette vidéo semble avoir circulé au moins depuis 2019, et sa reprise par différents comptes lui a permis de continuer sa vie sur les réseaux sociaux.
Elle m’intéresse moins comme curiosité virale que comme objet de communication.
Parce qu’elle fait en quelques secondes ce qu’un rapport de plusieurs pages aurait parfois du mal à accomplir :
elle donne un visage à la fracture numérique.
Le même récit réapparaît encore
Et l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Quelques années plus tard, une autre vidéo montre encore, dans le Sankuru, une population confrontée au même problème : lorsqu’il n’y a pas ou peu de réseau, un arbre peut devenir une antenne improvisée.
Voir la vidéo Facebook — « Un arbre utilisé comme antenne »
Puis, en 2026, TV5MONDE consacrait à son tour un reportage à une situation analogue en RDC.
Ce qui était une scène presque anecdotique dans une fiction radiophonique. Puis une situation transformée en vidéo. Puis une vidéo devenue virale. Puis, des années plus tard, un sujet de reportage. Voilà aussi comment une réalité sociale finit par entrer dans l’espace public.
Le pouvoir d’une bonne histoire
C’est pour cela que je me méfie parfois de l’idée selon laquelle le storytelling serait simplement une manière « d’embellir » une communication. Non. Le storytelling peut être beaucoup plus exigeant que cela.
Il peut consister à observer suffisamment bien une réalité pour trouver l’image, le personnage, la situation ou le conflit qui permettra aux autres de la comprendre.
Dans mon travail, c’est précisément ce que j’ai cherché à faire à travers la production radio, la vidéo, l’écriture de scénarios, les contenus de communication et les approches de Communication for Social and Behaviour Change.
Le principe reste le même : partir de la vie réelle. La comprendre. Trouver le bon angle. Construire une histoire. Et permettre au public de reconnaître quelque chose de lui-même dans cette histoire.
Le téléphone au bout du bâton
Avec le recul, cette histoire du téléphone hissé au bout d’un bâton me paraît presque symbolique. Parce qu’elle raconte deux RDC. Une RDC où le téléphone portable est devenu banal. Et une autre où l’on doit parfois lever le téléphone vers le ciel pour entrer dans le monde connecté. Mais elle raconte aussi quelque chose d’autre. Elle rappelle aux communicants, aux producteurs de contenus, aux institutions et aux programmes de développement que la RDC ne s’arrête pas là où s’arrête le réseau. Et que lorsqu’on conçoit une campagne nationale, un programme de santé, une opération de mobilisation sociale, un recensement, une campagne électorale ou un dispositif d’information, il faut penser à ceux que les infrastructures atteignent mal.
Parce qu’eux aussi font partie du public. Eux aussi doivent être entendus. Eux aussi doivent recevoir l’information. Et surtout : eux aussi ont des histoires à raconter.
Peut-être que le véritable storytelling commence précisément là : lorsqu’on accepte d’aller chercher les histoires là où le réseau, lui, n’arrive pas.
(À suivre l’audio de la scène d’Elembo.)
