LRAJLJ-03 | Mes années bibliothécaire

Comment une année scolaire perdue m’a appris à chercher le savoir dans les livres

Je ne remonterai pas ici à mes années de primaire, lorsque je mettais régulièrement le bazar dans la petite bibliothèque familiale de mon père. Je ne m’attarderai pas non plus sur les bibliothèques scolaires que j’ai fréquentées au collège, même si, à leur manière, elles ont contribué à nourrir mon goût de la lecture.

Mon véritable basculement vers les livres est venu d’une circonstance plutôt inattendue : une année scolaire déclarée « année blanche ».

C’était l’année scolaire 1991-1992. Dans une grande partie du réseau scolaire catholique, les cours n’avaient pas lieu. L’année scolaire 1991-1992 (ainsi que les suivantes au début des années 1990) avait effectivement été marquée par de graves perturbations et un risque prononcé d’année blanche au Zaïre, en raison de la faillite de l’État, des impaiements et des grèves des enseignants. Plus tard l’ l’ANAPEZA (l’Association nationale des parents d’élèves du Zaïre) résoudra le problème en instituant l’alternatives de prise en charge financière par les parents, permettant à de nombreux établissements de fonctionner malgré la crise. Quelques rares écoles avaient pu fonctionner cette année-là. Nous on était en année blanche.

Pendant cette période, on m’a confié les clés de la bibliothèque de notre quartier, une antenne du réseau du Projet Lecture pour Tous, mis en place avec l’appui de la Coopération française.

Ce n’était évidemment pas un poste lucratif. L’aîné qui s’en occupait jusque-là avait d’autres activités, plus rémunératrices, et m’a demandé d’assurer le fonctionnement quotidien de la bibliothèque, compte tenu de ma disponibilité.

Jusque-là, j’y allais environ une fois par semaine. Désormais, j’y étais presque tous les jours.

Et je ne me suis pas contenté d’y tenir les clés.

La bibliothèque est rapidement devenue mon territoire. J’y ai rencontré certaines des personnes les plus intéressantes de ma jeunesse : des aînés, des amis de mon âge, des plus jeunes. Certains jours, des amis venaient me chercher chez moi et nous allions nous enfermer dans la bibliothèque jusqu’au soir.

Pour le public, la bibliothèque ouvrait trois après-midi par semaine. Pour nous, c’était différent : nous avions les clés. Et même lorsque nous ne pouvions pas y rester, nous repartions souvent avec un stock de livres suffisant pour plusieurs jours.

J’ai lu énormément. De la fiction, bien sûr, mais aussi des ouvrages de sciences sociales, des biographies, des autobiographies, des livres de méthode et toutes sortes de textes qui m’attiraient sans que je sache toujours pourquoi. J’eus même le loisir d’y « rencontrer » et de rester un inconditionnel de Dostoïevsky. Ça m’aurait été assez difficile en période de classe de finir le volumineux Les frères Karamazov ou Madame Bovary.

Certains livres sont devenus pour moi de véritables boussoles. Je pense notamment aux Mémoires du Bonhomme Richard de Benjamin Franklin, à l’ouvrage de Sarah Bolton consacré à ceux qui sont « partis de rien », et surtout à Mieux lire, mieux comprendre de J. Adler Mortimer, un livre que j’avais presque fini par retenir par cœur.

Je ne savais pas encore à quel point ces lectures allaient me servir plus tard.

Je m’en suis rendu compte plusieurs années après, pendant mes études en communication. Nous avions un cours de Dynamique des groupes. En écoutant le professeur, quelque chose me semblait étrangement familier. Je me souvenais d’un ouvrage que j’avais lu des années auparavant à la bibliothèque : celui de George M. Beal, Joe M. Bohlen, J. Neil Raudabaugh, « Les secrets de la dynamique des groupes ».

Le plus étonnant, c’est que cette matière se retrouvait également, sous d’autres angles, dans des enseignements comme les Réseaux sociaux de la communication et certaines approches de la microsociologie.

Je découvrais alors quelque chose d’important : j’avais déjà commencé à apprendre avant même d’entrer dans ces cours.

Mais l’héritage le plus durable de ces années n’est peut-être pas constitué des titres que j’ai lus. C’est une habitude.

Lorsque je cherche à comprendre quelque chose, lorsque je veux résoudre un problème ou approfondir une question, j’ai souvent le réflexe de chercher le savoir quelque part. Et pendant longtemps, « quelque part » signifiait d’abord : dans un livre.

C’est pour cette raison que je parle encore de mes « années bibliothécaire ».

L’année scolaire suivante, l’école a repris. Mais le pli était pris. Cette année blanche avait finalement été une année d’incubation intellectuelle. Et ses effets allaient largement dépasser cette période.

Je me suis aperçu plus tard que cette fréquentation assidue des livres avait aussi commencé à modifier ma manière d’écrire et de regarder les autres.

Je me souviens par exemple d’une anecdote de cette époque. Nous étions collégiens et avions quelques amies communes qui fréquentaient le lycée. Pour recadrage, par ici, Collège veut dire « école des garçons » et Lycée « école des filles », bien que ça commence un peu à changer. Un jour, c’était l’anniversaire de l’une de lycéennes. Je n’avais aucune envie de participer à l’affaire, mais un de mes amis me mit tellement la pression que je finis par céder.

J’ai pris une carte postale. J’ai réfléchi au sens du prénom de la jeune fille et j’ai écrit quelques lignes. Rien de plus. Je voulais surtout qu’on cesse de m’ennuyer avec cette histoire.

La réaction fut pour le moins inattendue. On me rapporta que la jeune fille avait tellement apprécié les quelques lignes qu’elle les avait montrées à plusieurs camarades de sa classe.

J’étais mortifié. Moi qui avais écrit cela pour avoir la paix, voilà que mes mots me mettaient soudain sous les projecteurs.

Mais, derrière ma gêne, je venais de découvrir quelque chose : quelques phrases écrites avec un peu d’attention pouvaient réellement produire un effet sur quelqu’un.

Des années plus tard, cette découverte allait prendre une autre dimension. Lorsque j’ai publié mon recueil de nouvelles, une histoire intitulée Dans la peau d’une Aïtsela a été confiée à un bédéiste pour une éventuelle adaptation. Il ne l’avait jamais lue auparavant.

Lorsqu’il m’en a parlé après sa lecture, son émotion était si forte qu’il semblait véritablement accablé par le sort que j’avais réservé au personnage principal. Il en parlait presque comme d’un membre de sa propre famille que j’aurais maltraité.

Son commentaire m’a profondément marqué. J’ai alors compris autrement ce que peut faire la plume : elle peut transporter quelqu’un dans une histoire au point de lui faire ressentir le destin d’un personnage comme s’il était réel.

Plus tard encore, lorsque je travaillais comme scriptwriter pour Population Media Center, j’ai reçu d’autres réactions fortes à certains de mes scripts et de mes séquences.

Je retrouvais, sous une forme beaucoup plus professionnelle, cette même puissance que j’avais entrevue adolescent : les mots ne servent pas seulement à transmettre une information. Ils peuvent faire réfléchir, émouvoir, provoquer une discussion, modifier un regard, parfois même contribuer à changer un comportement.

Avec le recul, je crois donc que mes « années bibliothécaire » n’ont pas seulement fait de moi quelqu’un qui aime les livres. Elles m’ont donné un réflexe qui m’accompagne encore : chercher, lire, comprendre, puis essayer de transformer ce que j’ai compris en quelque chose d’utile aux autres.

Une année scolaire avait été déclarée blanche. Pour moi, elle ne l’a finalement jamais été.

Elle a été une année de lecture, de rencontres et d’incubation. Une année pendant laquelle j’ai commencé, sans vraiment le savoir, à construire une partie de l’homme que je suis devenu.

Et peut-être que c’est aussi pour cela qu’aujourd’hui encore, je considère les livres comme beaucoup plus que des objets que l’on range dans une bibliothèque. Surtout avec l’avènement des livres numérique, j’ai essayé de reconstitué toute mon « antique » bibliothèque, tout en m’aidant à me procurer les crus les plus significatifs pour la croissance de mes disciplines actuelles et sur les questions de l’heure.

Certains de ces ouvrages sont des compagnons. D’autres sont des boussoles. Et quelques-uns, parfois, vous montrent le chemin avant même que vous sachiez où vous allez.

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