LRAJLJ-02 | Le trafic des Tintin

Dans mon adolescence, j’avais trempé dans un trafic des plus « hallucinants ».

Avec un de mes amis, avec qui je partageais une véritable passion pour la bande dessinée, nous cherchions à lire le plus grand nombre d’albums possible. Et nous avions trouvé une astuce assez singulière.

En route vers l’école ou sur le chemin du retour, les week-ends, pendant les vacances, nous nous promenions avec un album de BD bien en vue. La couverture, avec son titre, devait être suffisamment visible pour être aperçue par ceux qui venaient dans le sens opposé au nôtre.

Nous appelions cela « torcher ».

Dans notre langage, « torcher » venait de l’idée de braquer une torche sur quelque chose : attirer l’attention, appâter.

Et, bien souvent, ça faisait mouche.

Un passant nous arrêtait :

— Hé ! Tu as ce numéro-là ?

La conversation s’engageait. Très souvent, il nous expliquait que lui aussi aimait cette collection de BD. Et, presque toujours, il avait un numéro que nous n’avions pas.

Alors, nous effectuions l’échange.

Parfois, le deal se concluait sur-le-champ. D’autres fois, nous nous fixions rendez-vous : à la date convenue, il nous remettait son exemplaire et nous lui donnions le nôtre.

Il arrivait même que l’intéressé n’ait pas lui-même d’album à échanger, mais qu’il connaisse quelqu’un qui en possédait un. Nous trouvions alors le moyen d’organiser le deal.

C’est donc avec cette astuce que, disposant au départ de seulement deux ou trois albums de Tintin, nous avons réussi à lire presque toute la série — jusqu’à réunir, au fil du temps, les 22 albums que je possède encore aujourd’hui.

Et ce trafic n’a pas duré quelques mois.

Il a duré des années.

Bien sûr, nous avons beaucoup appris de cette pratique. Mais nous avons surtout fait de belles rencontres : des lecteurs aussi passionnés que nous, avec lesquels nous partagions immédiatement quelque chose.

Même si Tintin était le clou de notre trafic, nous avons ainsi découvert d’autres grands crus de la bande dessinée franco-belge : Alix, de Jacques Martin, et Blake et Mortimer, d’Edgar P. Jacobs, entre autres.

C’est ainsi que j’ai progressivement acquis une solide culture de la BD.

J’étais d’ailleurs particulièrement bien accompagné dans cette aventure par mon ami et complice de « trafic », qui était alors élève à l’Institut des Beaux-Arts, puis étudiant à l’Académie des Beaux-Arts.

Et notre passion pour la BD n’était pas un simple joke.

À l’époque, nous étions devenus un véritable pôle de sensibilisation autour de la bande dessinée, notamment pour le compte de l’ACRIA — Atelier de création, de recherche et d’initiation à l’art — en prévision du lancement du premier Salon africain de la BD, en 1991.

Nous y avions notamment reçu Roger Beley, venu tenir une conférence sur la bande dessinée dans notre bibliothèque de quartier.

Je me souviens encore des planches de BD géantes de Beli Malenga que Roger avait exposées dans la bibliothèque.

Nous cessions progressivement d’être de simples amateurs pour devenir, à notre échelle, des acteurs de la BD.

Je parle ici beaucoup plus de moi, parce que mon ami, lui, était déjà un bédéiste qui s’affirmait de plus en plus.

Je baignais donc dans un environnement particulièrement propice à la bande dessinée.

Et pas seulement grâce à notre petit cercle.

Dans notre quartier, en face de la résidence familiale de mon ami, habitait Patrice Masioni, le célèbre Pat Masioni. Il avait déjà produit de nombreuses bandes dessinées et illustrations aux éditions Saint-Paul Afrique, devenues Médiaspaul, avant de poursuivre une carrière internationale qui allait notamment le conduire vers des œuvres comme Rwanda 1994 et Unknown Soldier. (Cliquer ici pour accéder à l’actuel Portfolio de Pat Masioni).

Tout cela se passait autour de moi.

Alors, aujourd’hui, quand je vois mes enfants s’amuser avec mes 22 albums de Tintin, mes trois Alix et tous les autres albums de BD que j’ai conservés, je me demande parfois s’ils peuvent mesurer la chance qu’ils ont.

Réunir aujourd’hui, en un seul endroit, une collection pareille n’est pas si évident.

Eux les prennent, les feuillettent, se familiarisent avec les personnages et les histoires. Et je leur fais même découvrir les versions animées de toutes ces BD cultes : Tintin, Alix, Blake et Mortimer, Les Schtroumpfs, etc.

Ils ne peuvent pas imaginer les années de « trafic » qu’il a fallu pour que ces albums se retrouvent un jour tous ensemble dans leur bibliothèque.

Et surtout, ne vous demandez pas trop comment je me suis mis à l’art, à l’illustration, au graphisme et à la bande dessinée.

Poser la question, c’est déjà y répondre.

En 2006, mon ami et moi avons été lauréats d’un concours de bande dessinée, « Chronique kinoise », organisé par l’ASBL belge Entre deux mondes.

Notre histoire primée s’intitulait Fara-Fara bis.

Officiellement, ce fut mon premier gain financier issu de ma passion pour la BD.

J’étais au scénario. Valéry, mon complice, était au dessin.

Mais cette histoire représentait surtout pour moi quelque chose de beaucoup plus important : mes premiers pas véritables dans le storytelling.

Nous étions partis d’un banal fait de société : un double concert épique livré par deux grandes figures rivales de la scène musicale congolaise, Werrason et JB Mpiana. Un concert qui avait commencé dans la nuit pour se poursuivre jusqu’au jour suivant.

À partir de cette situation presque légère, j’avais imaginé une histoire mettant en scène les acteurs politiques de l’époque, à l’approche des élections qui allaient se tenir en 2006.

La BD devenait ainsi un moyen de raconter la société autrement : partir d’un événement populaire, observer ce qu’il révèle de son époque, puis en faire une histoire.

Je vous laisse découvrir les deux planches primées.

Et, comme une conséquence presque naturelle de tout ce parcours, mon mémoire universitaire a porté sur :

« Bande dessinée comme support d’éducation et de sensibilisation : cas des caricatures de Djemba Djeis dans le Journal Télé en Lingala Facile. »

La boucle était presque bouclée.

Ce qui avait commencé, dans mon adolescence, comme un étrange « trafic » d’albums de BD m’avait finalement conduit à réfléchir à la bande dessinée comme outil d’éducation, de sensibilisation et de communication.

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